mercredi 23 juin 2021

Le Manuscrit de St Jacques (conférence du 19 juin 2021 à Chazelles St Paul)

 

Commission Histoire & Patrimoine

 

Conférence du 19 juin 2021 en l’église Saint Paul de Chazelles

Le manuscrit de Saint Jacques

 

Samedi 19 juin l’UP, en partenariat avec les associations « Les Chats Huants », Cum Jubilo et Résonances romanes, organisait une conférence sur le Manuscrit de Saint Jacques.

 


Ce fut un réel plaisir de pouvoir voir cette petite église de hameau accueillir quelques auditeurs trop peu nombreux.



 

 

Une quinzaine de personnes ont écouté avec attention Catherine Ravenne expliquer comment ce manuscrit était parvenu jusqu’à nous puisqu’il n’existe que quatre copies de ce manuscrit attribué à Callixte II.

 

 

 


  

 

Catherine a su faire partager sa passion des manuscrits en montrant quelques lettrines particulièrement ouvragées et en faisant remarquer comment les neumes marquaient la mélodie.

 

 

  


Une exposition de photos autour du pèlerinage à Saint Jacques était offert à la visite dans la chapelle du XVII -ème siècle.



 

lundi 14 juin 2021

Sélection du Prix du Livre Inter 2021

 



Réunion du 5 juin 2021
Sélection du Prix Inter 2021

 Réunion du 5 juin 2021

 

 

Compte rendu des lectures et de l’échange du groupe lecteurs.trices de l’Espace-livres de Marthon

 

Au dire de tous les participant.e.s à la réunion ce samedi 5 juin à 14H30, le cru des prix Inter 2021 est d’une qualité exceptionnelle. Tous les livres méritent de trouver leurs lecteurs, même ceux qui nous sont apparus plus « légers », que ce soit dans la forme ou dans le fond. Il est aussi apparu qu’on pouvait faire des ponts d’un livre à l’autre, que certains thèmes dominent comme la question de l’héritage qui relie au moins trois d’entre eux : Héritage, bien-sûr, mais aussi Saturne et Thésée sans compter ceux qui abordent le passé d’une ville sur plusieurs générations comme Là où nous dansions ou celui d’un personnage comme le roman plus énigmatique de Marie N’Diaye : la vengeance m’appartient. Ou encore l’héritage de l’enfant dans Un jour ce sera vide.

 

Ces quelques notes rédigées par divers participant.e.s vous aideront à choisir vos lectures parmi cette diversité. Vous trouverez quelques notes et ajouts, de simples phrases relevées dans le cours de l’échange, en plus du commentaire principal, quand des divergences ou des modulations sont apparues ou tout simplement pour vous rendre une ambiance du lectorat.

 Se plonger ainsi dans une lecture longue, suivie, nourrie de notes de lectures constitue une expérience privilégiée comme l’a souligné le président du jury, Denis Laferrière, sur France Inter. Cet exercice nous conduit forcément à faire des comparaisons d’un livre à l’autre, à chercher des résonances, dans la forme comme dans le fond, à plonger aussi dans divers univers souvent très loin de son quotidien : c’est toujours un bain régénérateur. Aussi nous vous souhaitons d’avoir envie de vous immerger à votre tour dans ces univers si personnels et si universels à la fois, tout ce qui fait l’originalité de la lecture romanesque.

  

HERITAGE de Miguel Bonnefoy

Magnifique épopée empreinte d’imaginaire et de fantastique sur le thème de la migration de nombreux viticulteurs français ruinés par la crise du Phylloxéra à la fin du XIXème siècle, et qui firent souche au Chili.  On y voit une multitude de personnages tous aussi flamboyants les uns que les autres, dans des situations croquées avec un verbe à la fois puissant et émouvant et où le destin s’amuse à brouiller les cartes !

Ce fut le cas de ce jeune homme de Lons le Saulnier embarqué sur un cap-hornier pour la Californie avec pour tout bagage un cep de vigne et 30 francs, et dont le voyage s’arrêta à Valparaiso où son patronyme devint « Lonsonier », par pure incompréhension linguistique ! 

Il y prospéra dans le domaine viticole, et ses trois fils firent le choix de rejoindre la France à la mobilisation de la 1ère guerre mondiale. Le père leur demanda de ne pas manquer d’y rechercher là-bas un mystérieux « oncle Michel René ». C’est dans l’horreur des tranchées que l’aîné, Lazare, se retrouvera seul devant un autre immigré chilien, combattant pour sa patrie d’origine, l’Allemagne !  Ce face à face, qui aurait dû finir dans le sang, aura finalement une conséquence peu banale dans leurs destinées. 

Lazare sera le seul à revenir, ayant survécu par miracle à de terribles blessures, qui l’ont brisé, et il n’a pas trouvé d’oncle Michel René ! C’est lors d’une sorte de voyage initiatique avec des indiens Mapuche qu’il rencontrera Thérèse, une ornithologue passionnée des rapaces avec qui il fonda une famille et se lança dans la fabrication d’hosties ! Il lui construisit une incroyable volière qui fut bientôt pleine d’une foule d’oiseaux. 

Leur petite Margot en développera une passion pour le vol, et elle tentera même de construire son propre avion, avec l’aide d’Ilario, le fils d’un rabbin ashkénaze ayant fui l’Ukraine à la montée du nazisme. En 1940, elle aussi s’engagera en rejoignant l’aviation anglaise avec son ami Ilario, mais elle rentrera seule au Chili. Et là, près de la volière et de l’avion mythique qui n’avait jamais pu voler, un fantôme du passé fera son dernier tour de piste au sein de la famille.

La 4ème génération, avec l’apparition du fils de Margot, Ilario Da, vivra l’époque la plus noire du Chili du régime Pinochet, et fera partie de ces milliers d’opposants incarcérés et torturés, avant d’être enfin exfiltré par-delà les Andes pour rejoindre la France chargé à son tour de retrouver la trace du fameux « oncle René Michel », symbole de la racine familiale.

Jacqueline Howe

Les qualificatifs n’ont pas manqué pour ce roman qui a marqué tou.te.s les lect.eurs.trices : haut en couleurs, merveilleux, épique à certains moments, nourri de personnages très particuliers, souvent héroïques, exaltés, portés par la bravoure et l’humanisme jusque dans les moments les plus tragiques de l’humanité comme ces deux guerres mondiales ou sous la dictature qui aura raison de l’expérience Allende . Si vous aimez les grands romans picaresques, n’hésitez pas, vous ne serez pas déçu.e.

A.V.

 


 La vengeance m’appartient  de Marie N. DIAYE

Ce livre est construit sur un mystère.

Que s’est-il passé il y a une trentaine d’années, alors que le personnage principal avait 10 ans ? Cet évènement enfoui au fond de sa mémoire semble avoir construit Maître Suzanne, passant d’une enfant au caractère joyeux à celle qu’elle est devenue aujourd'hui, introvertie, ne sachant pas exprimer ses sentiments même avec ses proches.

Tout commence avec cet homme qu’elle croit reconnaître ? Est-ce lui cet adolescent qu’elle avait rencontré il y a trente ans ? Quelle a été la nature de leurs relations dans la chambre de celui-ci ? Personne ne peut l’aider à résoudre cette interrogation, ni sa mère, ni son père qui soupçonne l’impensable. 

L’écriture est énigmatique, vertigineuse parfois frôlant la folie.

Mais la vengeance m’appartient !

Sylvie Frédérick Linglet

             Lorsque le 5 janvier 2019 Gilles Principaux entre dans le cabinet de Maître Suzanne, avocate récemment installée à Bordeaux, elle reçoit un choc ! elle avait l'impression très ancrée d'avoir déjà rencontré Gilles Principaux, persuadée de revoir 32 ans plus tard quelqu'un qui l'avait ravie lorsqu'elle avait 10 ans et lui 14 dans la chambre du jeune garçon. Que s'est-il passé dans cette chambre ? Il lui reste un vague souvenir de plaisir. Gilles Principaux vient lui demander d'accepter la défense de sa femme Maryline qui vient de commettre un triple infanticide. En revoyant Principaux elle ressent une certaine souffrance. Est-il l'adolescent qui l'a séduite enfant ? Lentement s'infuse dans l'esprit de Me Suzanne le soupçon de cette ancienne rencontre, sa mère repasseuse l'amenant avec elle. Des évènements apparemment sans importance surviennent dans son quotidien. Elle s'en trouve déstabilisée : sa femme de ménage lui témoigne une certaine hostilité, sa mère ne veut pas l'aider, son père ne veut pas en entendre parler, elle fait une chute.... Rudy son compagnon a une attitude ambigüe à son égard et celui de Lila la fille de son compagnon. L'univers de Maître Suzanne est bouleversé, confus, inquiétant même. Elle essaie de dénouer les raisons qui ont conduit au meurtre des enfants de Maryline. Un doute subsiste sur la filiation de Lila : est-elle sa fille ? A petites touches il semble que l'on s'approche de la vérité.... Où se situe la vérité qui n'est jamais évidente « . Qui est-il donc, ce Principaux aux noms multiples, ce mauvais ange des foyers ? La maison avoue aujourd'hui. Oui Mesdames et Messieurs les jurés, elle avoue, la maison qui collabore aux crimes, elle avoue et dit : j'ai été le suppôt de cet homme-là. Qui est-il donc ? Nous croyons le savoir à présent, nous nous disons cependant : et si je me trompais ? Où se situe la vérité qui n'est jamais évidente ?

Antoinette Bénéteau

 

   Là où nous dansions. de Judith PERRIGNON

Judith Perrignon nous livre l’histoire de Détroit des années 30 à nos jours.

Extrêmement documenté, elle s’appuie sur les souvenirs d’habitants de la ville et la situation actuelle fournie par un lieutenant et d’un enquêteur de police.

Grandeur et décadence de Détroit ! Grandeur avec l’avènement de l’industrie automobile FORD, l’inauguration par Eleanor Roosevelt de Breuster Douglas Projects,  logements sociaux dédiés à la communauté Afro-Américaine, espoirs pour les uns et ghettos pour d’autres. De ces quartiers sont nés de nombreuses stars, comme Stevie Wonder, Diana Ross, Aretha Franklin entre autres.

Puis, décadence de cette ville gangrénée par la violence, la drogue, la criminalité, le  racisme ! Détroit est en faillite ! Des mécènes achètent des quartiers voués à la destruction, “ Breuster Douglas Projects “ sera rasé afin de reconstruire des bâtiments luxueux pour les blancs.

Nous retrouvons des personnages au cours des quatre saisons et sur plusieurs époques, 1935,1960 et 2016. 

Sylvie Frédérick Linglet


 En suivant l’évolution de cette ville sur au moins trois générations, on entre dans l’histoire socio-économique américaine de tout le XXème siècle, de la crise des années 30 à aujourd’hui, en passant par le New-deal : la violence, le racisme, les inégalités, mais aussi l’importance de la musique, les espoirs d’une vie meilleure et l’amour d’une communauté noire pleine d’humanité. C’est un portrait de l’intérieur d’une société pleine de déchirements, de tentations extrêmes mais aussi imprégnée des valeurs portées par le petit peuple noir. Et c’est bien cette peinture plus que l’enrobage narratif proche du polar qui en fait tout l’attrait.

A.V.

 

SATURNE - Sarah CHICHE -

L'histoire commence par la mort de Harry, jeune médecin de 34 ans, père d’une fillette de 15 mois.

C’est la petite-fille de deux familles juives immigrées en Algérie au moment de la colonisation qui va raconter l’histoire de sa famille, et comment elle a vécu tous ces bouleversements.

La fille d’un riche colon, Louise, va être donnée en mariage au médecin Joseph, qui a soigné “discrètement” son père ; ce qui va lui permettre de fonder sa clinique privée basée sur des méthodes modernes et de faire fortune.

Ils ont deux garçons, Armand, le préféré de sa mère, à qui tout réussit, et Harry qui “a le chagrin de n’être que la copie plus terne, moins frisée de l’autre”, et qui se réfugie dans la lecture et l’observation des étoiles la nuit.

En 1956, au moment des événements, les deux frères sont envoyés dans un pensionnat en Normandie pour poursuivre leur scolarité. L’adaptation sera difficile pour Harry. Et, en 62, Joseph et Louise quittent l’Algérie pour la France.

Tous les médecins qui arrivent d’exil étant systématiquement affectés en province, Joseph décide d'acheter une villa pour refaire sa clinique, avec l’aide d’un banquier, et comme à cette époque les grands hôpitaux parisiens barrent la route aux jeunes médecins juifs et même protestants, il en profite pour recruter du personnel qualifié.

Il est bien sûr hors de question que les garçons envisagent une autre carrière que médecin, et si cela convient à l’aîné, le second aurait préféré “soigner les esprits”. Aussi sa vie commence à déraper : boîtes de nuit, casino, etc.…jusqu’à ce qu’il rencontre Eve, une magnifique mannequin, un peu paumée. Ils se marieront en secret quand elle est enceinte, et naîtra la petite fille, la narratrice.

Elle situe le début de l’histoire le jour du décès de son père (d’une leucémie) alors qu’elle a 15 mois ; on l'envoie en Normandie, mais comme on ne lui dira jamais que son père est mort, pour elle il a tout simplement disparu, comme beaucoup d’autres membres de sa famille qui sont là et un jour disparaissent.

Elle grandit tant bien que mal auprès d’une mère mal acceptée par la famille, mais quand sa grand-mère lui dit qu’elle sera médecin “comme son père”, elle fuit ; mène une vie un peu chaotique ; revient et sombre dans la dépression (on y retrouve l’auteur psychanalyste). Elle finira par se lancer dans l’écriture, comme elle l’avait promis un jour “au fantôme de son père”.

Josette Héland

 Encore une histoire d’héritage donc ! Le titre est éloquent, justifié à la fin du roman, en référence à un tableau de Goya « Saturne dévorant ses enfants » C’est toute l’histoire d’une descente aux enfers, d’une dévoration des enfants, son père d’abord puis la fille, narratrice, tous deux immolés sur l’autel des convenances et valeurs bourgeoises. Pour n’avoir pas suivi la voie royale de la médecine, gloire et richesse, les deux descendants seront marginalisés, exclus du clan : « ma jeunesse se mit en orbite autour du cœur mangé de leur jeunesse morte » dit la narratrice tentée par le suicide. Dans un style heurté, nourri de trouvailles poétiques (« une enfance crevée dans mes poches vides »), la narratrice n’épargne pas ses aïeux. Très autobiographique surtout dans la seconde partie, ce livre certes touche le lecteur mais souffre d’une approche trop clinique peut-être sur la fin.

André Vastel

 


L'Ami - Tiffany TAVERNIER

 C'est l'histoire d'un couple, Thierry et Elisabeth, qui se sont  installés dans un coin tranquille à la campagne, et qui se sont liés d'amitié avec les voisins, Guy et Chantal.(qui est dépressive)

 Les hommes font du bricolage ensemble, partagent une même passion pour les insectes, et les femmes se rendent service et échangent des recettes, Ils prennent l'apéro en couple...Jusqu'au jour où une arrestation musclée à 6 h du matin met fin à cette amitié. Guy est accusé des pires monstruosités. 

A partir de là, Thierry, le narrateur, va nous faire vivre toutes les étapes générées par cette découverte : la stupeur, le déni, l'incompréhension, le sentiment de culpabilité. Vont se mêler les souvenirs des bons moments passés ensemble, les conséquences au sein de son couple (sa femme ne veut plus vivre dans cette maison) .la réaction des gens : des médias, des parents.

 Lui qui a du mal à se lier, à se faire des amis, se demande comment il a pu ne rien voir, ne rien soupçonner ; il se sent abominablement trahi. Il va faire le point avec son passé, (le père insatisfait, la mère qui lui tourne le dos, le frère qui quitte la maison) lui, qui se définit comme "mort sous la couverture".

Il retournera à la ferme de son grand-père où il a passé ses plus belles vacances...C'est pour lui une remise en cause totale.

Josette Héland

C’est un roman psychologique très solidement charpenté, tout en crescendo vers cette reconquête identitaire du narrateur. Tout au long de cette révélation criminelle, comme un contrepoids, seul espoir peut-être, résonnent de belles pages sur l’amour, entrevu (avec sa femme), perdu (avec son fils), retrouvé (avec son frère) ou encore avec Claridge, la première fille qu’il a aimée. L’écriture suit le mouvement des émotions, au scalpel parfois, touffue, embrouillée comme les révélations des crimes de son ami, poétique dans ses rêves les plus fous. Un portrait intimiste et convaincant de la solitude humaine.

A.V.



Buveurs de vent - Franck Bouysse

Dans les temps reculés un homme portant un fardeau sur le dos et une femme portant un enfant dans les bras cherchent un lieu de vie. Un crime par noyade impuni et un nom est donné au lieu le "Gour noir" ; on ne sait qui l'a nommé ainsi. Des années plus tard une ville s'est développée autour de la centrale électrique qui appartient à Joyce comme le reste de la ville. Une fratrie de 4 frères et sœur, Marc, le littéraire (qui lit en cachette de son père), Mathieu, amoureux de la nature et son défenseur, Mabel très jolie et indépendante et Luc le frère simplet ; les parents, les Volny : le père à la main lourde pour corriger les enfants, la mère infâme bigote et le grand père qui vit avec eux après avoir eu une jambe arrachée à la Centrale. Les quatre enfants trouvent du réconfort auprès de ce grand-père maternel mal aimé par sa fille. Ils forment une fratrie pleine d'amour et de solidarité mais ils n'ont aucune perspective d'avenir si ce n'est travailler à la Centrale dont le propriétaire se comporte comme un monstre. Ils trouveront sur leur chemin un marin Gobbo qui les aidera à trouver un monde meilleur après quelques luttes et aventures dignes d'un western. Une crapule Snake, finira noyée comme aux temps anciens.

C'est un western rural, haletant, noir, éblouissant, chargé d'espoir pour cette fratrie qui part enfin vers la vie avec une écriture splendide, fluide, intense.

Antoinette Bénéteau

Récit biblique au début, comme une aube de l’humanité, ce roman prend des airs de conte, de fable, de western avec ses bons et ses méchants. Vous ne trouverez aucune date précise ; cette histoire tient autant de l’histoire moderne que du récit ancien ; elle raconte l’éternelle soumission des hommes mais aussi les rêves de liberté et l’espoir de la révolte. C’est une parabole ou plutôt une hyperbole de nos vies avec des trognes qu’on n’oublie pas, une nature omniprésente, une grande force romanesque, le tout très finement cousu. Vous serez emporté.e par cette écriture inventive, colorée, sensuelle comme ce fleuve torrent, le Gour qui emporte ces hommes  dans le cours du temps sans se laisser dompter. Magnifique !

A.V.



Thésée, sa vie nouvelle, Camille de Toledo

 " Qui commet le meurtre d'un homme qui se tue ?" questionne Thésée le narrateur. Un père dépend de son fils, Jérôme (frère du narrateur) , qui vient de se suicider. , Thésée  va essayer de retracer une partie de la généalogie familiale et d'analyser le comportement de ses parents. Il quitte la ville de l'ouest et part vers l'est, en Allemagne pour une vie nouvelle avec ses trois enfants. Il emporte avec lui trois cartons d'archives dont l'un renferme les écrits de son arrière-grand-père, Talmai, qui s'est aussi suicidé. Il pense qu'il va pouvoir échapper à une certaine destinée familiale, mais très vite il semble rattrapé par celle-ci. Il se décide à lire les écrits de son arrière-grand-père et découvre qu'un fils, Oved , est décédé jeune ; ce garçon avait une vivacité intellectuelle développée. Il découvre qu'Oved au moment de mourir vers 11 ans ne connaissait pas les mots de la prière. C'est une traversée de la nuit, plongée dans les secrets, les non-dits et la violence sur plusieurs générations. Ce livre est l'énigme de la psycho-généalogie, et la culpabilité à travers les ascendants d'un abandon d'une culture ancestrale et leur religion. La transmission hante l'avenir, il faut savoir affronter les secrets de famille pour aller de l'avant. C'est un livre exceptionnel, très précis dans son analyse des processus découlant des secrets familiaux. L'écriture est élégante, ciselée. Quel questionnement pour chacun d'entre nous, quelle famille n'a pas de secrets petits ou grands.

Antoinette Bénéteau

Voilà un petit chef-d’œuvre d’architecture littéraire. Construit en spirales temporelles autour de la synchronie des morts des ancêtres, comme le dédale dans lequel avance à l’aveugle Thésée, ce roman déroule trois narrations qui se recoupent dans des temps différents pour essayer de répondre à cette question centrale qui traverse le livre : qui porte la responsabilité des morts, ici en l’occurrence et plus spécifiquement des morts juives qui traversent ce XXème siècle ? D’où vient la malédiction de « la lignée des hommes qui meurent »? Camille de Tolédo revient sur l’héritage de la Schoa dans une langue qui n’est pas sans rappeler les lamentations des chœurs tragiques ou les prières ancestrales : une litanie sans fin qui questionne, in cute, nos consciences…

Un livre particulièrement travaillé, à la forme symbolique, très littéraire.

A.V.


Le pont de Bezons, Jean Rolin

 C’est un livre de promenades, de découvertes, comme on en faisait tant au XIXème siècle, mais le genre se fait rare de nos jours. Jean Rolin le renouvelle avec bonheur en construisant un récit de promenades à pied, annotées, renouvelées, au long de plusieurs mois en 2019 sur l’ouest de Paris, d’un côté et l’autre de La Seine. A partir d’’observations scrupuleuses de la nature, des paysages et monuments urbains, de la faune et la flore et quelques traces d’humanité, l’écrivain se fait ethnologue, historien à certains moments, paysagiste même, voire peintre. Il dresse ainsi, de chacune de ses sorties, des tableaux enrichies de descriptions, tantôt anecdotiques ou en quête d’un passé. L’auteur nous fait vivre toute une région de la Seine qui porte les traces d’un passé très riche (industriel, commercial, artistique…), les marques de transformation économiques et humaines. Bref tout un coin célèbre mais oublié de la France banlieusarde renait, sous une plume changeante, multiple, parfois guillerette ou amusée, tendre mais aussi plus tendue, toujours nourrie par la curiosité.

Et le style sert à merveille le dessein : ample, proustien même parfois, nourrie d’ajouts et de notes comme tout spécialiste soucieux de l’exactitude de ses propos, mais aussi plein d’humour dans le ton afin de décrire ces coins oubliés de France avec distance. De Bezons à Bezons, oui, c’est bien tout un voyage sous et sur les ponts auquel nous convie l’auteur du traquet kurde, observateur ici d’une autre faune, une humanité marginale et bien cachée. 

A.V.


Comédies françaises, Éric Reinhardt

 Dès le début du roman, Dimitri Marguerite, promis à un grand avenir, journaliste reporter à l’AFP, décède d’un accident de voiture : première comédie tragique de ce livre nourri d’humour et de dérision. « Comédies françaises » titre l’auteur, justement au pluriel. On pense au théâtre bien-sûr dont le héros est un fervent adepte, mais il s’agit d’autres scènes ici, celles de la société. Comédies du quotidien, celles de ses parents mal mariés, mais aussi des bourgeois dont l’auteur dresse plusieurs portraits satiriques ; comédies de l’amour qui traversent le roman : les amours imaginaires de Dimitri qui tombe amoureux au premier regard (« celui qui aime, aime au premier regard »). Le héros, à trois reprises, passe inaperçu d’une belle inconnue, mais il connaît aussi des amours platoniques ou tarifées qui tournent au fiasco. Mais le roman offre bien d’autres comédies plus dramatiques, celles des bévues de l’art ou de l’industrie. Ainsi la rencontre entre Max Ernst et Pollock nous montre un peintre surréaliste bien imbu de son « jeté de couleurs » en face de celui qui deviendra la figure de proue de la peinture expressionniste américaine.

Enfin le récit de l’arrêt de la recherche de Louis Pouzin sur les connexions informatiques par Valérie Giscard d’Estaing sous l’emprise d’Ambroise Roux, qui coûtera à la France la découverte d’Internet, constitue le point suprême de ces comédies très grinçantes.

L’auteur nous embarque ainsi, de comédies personnelles en comédies nationales, dans un récit acide, toujours entre ironie et sarcasmes et malgré des longueurs certes et des digressions, il garde son point de mire : un véritable essai critique de la France et de ses héros, petits ou grands. Comédies que tout cela !

A.V.


Un jour ce sera vide, Hugo Lindenberg

 

Comme chacun le sait maintenant (ce que nous ne savions pas au moment de notre échange, la veille de la tenue du jury), Hugo Lindenberg a remporté le prix, apparemment avec une majorité de voix dès le premier tour de scrutin. Il faut donc revenir avec attention sur ce « petit » livre, premier roman court, apparemment simple dans la composition, presque transparent de limpidité dans l’écriture qui s’impose ainsi dans la cour des grands qui ne manquaient pas dans la collection des nominés. Et si c’était justement cette simplicité, cette évidence même dans la rencontre de ces deux enfants qui en fait toute la saveur ?

Hugo Lindesberg  nous raconte l’histoire d’un jeune garçon qui passe ses vacances sur la côte normande où il rencontre un autre garçon, Baptiste. Une amitié nait entre ces deux enfants issus de milieux différents. Le narrateur, juif, vit avec sa grand-mère immigrée et une horrible tante. Baptiste vit dans une vraie famille, il a tout et une maman très belle.

L’auteur se sert de cette différence pour nous plonger dans le monde de l’enfance chargé d’aventures, d’émotions dont la honte, très présente, la solitude, la recherche d’identité, la découverte de l’autre…

La lecture est agréable, c’est plein de charme, d’humour, on peut y retrouver sa propre enfance ….

Danielle Croisard

Hugo Lindenberg parvient, au travers de courtes saynètes vécues le plus souvent à hauteur d’enfant, encore imprégnées des odeurs iodées de la Normandie côtière, à transcrire un portrait subtil de l’enfance, ciselé par une langue qui nous restitue les sensations originelles. Et nous suivons avec passion et attachement le parcours de ce gamin, écartelé entre « l’odeur de l’ennui » et « la force de la différence », un parcours dont se délectera tout lecteur qui n’a pas tout oublié de son enfance.

A.V.


Commission livres de l’Université de Pays : Danielle Croisard & André Vastel

Le 10 juin 2021

vendredi 23 avril 2021

 

L’église Saint Paul de Chazelles



Le voyageur, qui circule sur la Départementale 73, très vite aux abords du hameau noté Saint Paul, n’aperçoit que le haut d’un clocher émergeant des toits des maisons et de la végétation.

  


Pour voir et visiter il faut circuler dans le village tellement l’église est imbriquée au milieu des maisons.

L’extérieur de l'église

Un extérieur d’une très grande sobriété caractérise le bâtiment.
Eglise romane du 12e siècle. Premier tiers ou dernier tiers ? Les auteurs ne s’accordent pas sur la date de la construction.
La façade ouest – fortifiée pendant la guerre de 100 ans - possède deux contreforts s’élevant jusqu'au sommet à ses extrémités.
Ces deux contreforts encadrent la percée de la porte qui permet d'accéder à la nef, nef qui a été reconstruite après la destruction de l'église et abaissée. La pente ne correspond plus à celle du solin du clocher.

 


Le clocher rectangulaire possède un premier étage avec arcatures, reposant sur un cordon mouluré. Sur un autre cordon, chargé de billettes verticales, s'élève un deuxième étage dont les murs sont percés d'ouvertures rectangulaires.

 L'intérieur de l'église

L'intérieur de l'église est très dépouillé mais l'intérêt réside dans son pavement de pierres tombales qui sont gravées. L'une porte de gravures d'outils, de croix de différentes formes (latine ou de Malte ?).

 



Le carré sous le clocher porte une coupole qui repose sur des trompes. Des restes de fresques ocres rouges se devinent sur les voûtes.


Des arcatures renaissances permettent le passage vers la chapelle dite chapelle Doussinet. Elle porte autour de l'oculus extérieur RPBJ Doussinet 1560.

Cette chapelle était dédiée à Saint Nicolas.  La famille Doussinet qui a donné de nombreux prêtres à la paroisse avait une sépulture dans la chapelle. Elle y nommait un chapelain, en général le curé auquel elle payait une rente.

Dans le clocher, la cloche porte l'inscription « Pour Notre-Dame de Grobos l'an 1552. Cette cloche n'est dans l'église que grâce à l'habileté des habitants du village. Au moment de la Révolution française, les cloches étaient prises pour être fondues en canon. Les habitants de Saint Paul ont intercepté une charrette chargée de cloches, qui se dirigeait vers La Rochefoucauld en ont pris une et l'ont montée dans le clocher où elle est toujours.

A noter : De cette église et du monastère dépendait une léproserie dont les traces sont perdues de nos jours.


2021 Année Jacquaire

 

L’année jacquaire

Quand la fête de la Saint Jacques (25 juillet) tombe un dimanche… on parle d'année jacquaire. On désigne parfois cette année par année sainte compostellane ou de jubilé.


L'évènement se reproduit tous les 6, 5, 6 et 11 ans et ce, jusqu'à 15 fois par siècle. Ce n’est qu’à la fin du moyen-âge, en 1428, que l'on trouve trace de la première année sainte compostellane historiquement attestée.
A cette occasion, du premier jour au dernier jour de l'année concernée, la porte sainte de la Cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle est ouverte. Ano Santo Xacobeo (en galicien) est alors déclarée.

« Les Jacques » du Nouveau Testament:


   Jacques de Zébédée dit Jacques le Majeur (mort vers 44) C’est un des douze apôtres et martyr. Sa mort est rapportée dans le Nouveau Testament : « Hérodote fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean » (Ac 12:2) . Son frère est l’apôtre Jean. Il aurait été inhumé en Espagne à Compostelle où son tombeau est devenu le but du pèlerinage.  Il est fêté le 25 juillet.


   Jacques d’Alphée ou «Jacques le Mineur», Juif de Galilée  fait partie des Douze apôtre de Jésus. Dans la tradition du Christianisme occidental, il est appelé Jacques le Mineur, pour le distinguer de Jacques de Zébédé.


   Jacques le Juste, juif de Galilée, est présenté comme un des quatre frères (Selon la tradition catholique, les « frères » de Jésus mentionnés notamment dans le Nouveau testament sont en fait des cousins de Jésus[1] de Nazareth.  Il a été lapidé à Jérusalem en 62 ou 63

 Les pèlerinages

Les tenants de la primauté de Compostelle attribuèrent au pape Calixte II (1119-1124) le fait d'avoir accordé en 1122 à Compostelle le premier « jubilé plein de l'année sainte » qui permettait aux pèlerins de bénéficier de l’indulgence plénière (rémission totale des péchés).

En 1179, le pape Alexandre III aurait confirmé ce privilège qui fait de Saint Jacques de Compostelle une ville sainte à l'égale de Rome et Jérusalem.

Certains font remonter la première année sainte au temps de l’archevêque Bérenger de Landore en 1322 lorsqu'il put prendre possession de la cathédrale de Compostelle. Nommé archevêque de Compostelle en 1317, il mit en effet quatre ans à prendre possession de son siège. En 1322, année où le 25 juillet était un dimanche, il put enfin « célébrer sa première messe solennelle sur l’autel de l’apôtre ».

Ce n'est qu'à partir du début du XV -ème siècle que l'indulgence plénière semble y avoir été associée. Pour obtenir l'indulgence plénière, il faut réunir les conditions suivantes :

1.    Visiter la cathédrale de Saint Jacques de Compostelle en Galice (Espagne) où, selon une tradition, se trouve la tombe de l'apôtre saint Jacques, dit « le Majeur ».

2.    Faire une prière, et prier aussi pour les intentions du Pape. Il est recommandé d'assister à la messe.

3.    Recevoir les sacrements de la pénitence et recevoir la communion

 

Une cérémonie singulière : Le botafumeiro

À l'occasion de célébrations liturgiques spéciales et pendant l’Année Sainte au cours de la messe du pèlerin qui se déroule tous les jours à 12h00, les visiteurs auront la chance de contempler la singulière cérémonie du « botafumeiro », un spectaculaire encensoir en laiton argenté et pesant quatre-vingts kilos. À l'origine, cet encensoir servait à parfumer la cathédrale. Il pend à une corde du haut du transept.

Pendant qu'on le balance comme s'il s'agissait d'un pendule, huit hommes (tiraboleiros) donnent de la corde au point le plus élevé du mouvement et tirent sur elle au point le plus bas.

On accroît ainsi l'oscillation de l'encensoir pour l'élever à 21 mètres de haut dans la voûte, en formant un arc de 65 mètres tout au long du transept, depuis la porte de la Azabachería jusqu'à celle de Platerías. Il passe au ras du sol à une vitesse de 68 km/h en laissant derrière lui un fin sillage de fumée et d'encens. [2]



[1]Selon la tradition catholique, les « frères » de Jésus mentionnés notamment dans le Nouveau testament sont en fait des cousins de Jésus.Dans la tradition des Églises orientales ceux qui sont appelés des « frères », sont en fait des demi-frères, issus d'un premier mariage de Joseph.

[2]Pour voir la cérémonie voici un lien https://youtu.be/Xb_uJMvwgxE

vendredi 9 avril 2021

Analyse des prix de l'automne 2020

 

Commission livres

Echange sur les prix d’automne 2020 :

7 lectrices et un lecteur confrontent leurs points de vue


            Comme chaque année, la commission livres organisait, samedi 27 mars, une rencontre de fidèles lecteurs de l’association qui s’engagent à lire au moins trois livres de la sélection des grands prix d’automne et à en rendre compte. D’ordinaire, la réunion est bien-sûr ouverte au public qui peut ainsi se faire une idée de la sélection et emprunter dès la fin des échanges. Pour des raisons sanitaires, nous avons tenu la réunion à huis clos (mais toutes portes ouvertes !) et comme nous l’avions annoncé dans le courrier précédent, nous mettons cette information sur le blog pour la partager avec tous.

            Les organisateurs avaient retenu 11 livres (liste en annexe) ; 41 lectures ont été faites en tout, chacun ayant lu de 3 à 11 livres (moyenne de 5 livres par personne). Chaque livre a été lu entre trois et six fois (sauf un), ce qui permet de recueillir des avis complémentaires. Vous trouverez ci-dessous un court résumé de chaque œuvre rédigé par des lecteurs différents. Nous nous efforcerons de signaler les nuances de points de vue si nécessaire.

 


Les impatientes, Amadou Amal Djaili, Collas (Goncourt des lycéens) :

Ramla est arrachée à son amour pour être mariée à l’époux de Safira, tandis qu’Hindou sa sœur est contrainte d’épouser son cousin. Patience est le seul conseil donné aux futures épouses (« au bout de la patience, il y a le ciel » : proverbe peul). Il est impensable d’aller contre la volonté du père, du mari et d’Allah.

Roman polyphonique bouleversant dénonçant la condition de la femme au Sahel : mariage forcé, viol conjugal, polygamie.

Colette Poulard

 

Ce que je ne veux pas savoir, Déborah Lévy, Sous-sol (Femina étranger) :

Premier volet d’une trilogie, ce livre entend répondre au « pourquoi j’écris de George Orwell » cité en exergue du livre. Construit en quatre parties, ce petit ouvrage évoque de Majorque à Majorque, où l’autrice retrouve des habitudes de vie avec son épicier chinois, les images dominantes de la femme que renvoie « le néo-patriarcat » du XXème siècle : autant d’occasions d’abondantes citations de grandes écrivaines féministes (Duras, Beauvoir…). En chemin, au cœur de livre, enchâssée dans l’évocation des souvenirs d’enfance, sourd cette « auto confession » de son enfance en Afrique du Sud en plein Apartheid. Son père, partisan de l’ANC, est arrêté ; l’enfant connaît des difficultés à l’école ; sa mère la confie à sa marraine. Elle ne reviendra à « Jo-burg » que quatre ans plus tard pour partir (s’exiler ?) en Angleterre. Elle avait neuf ans. L’autrice porte un regard plus amusé sur son adolescence, malgré le divorce de ses parents. Au-delà de ces souvenirs autobiographiques, revient souvent, à Majorque notamment, un enthousiasme esthétique qui prépare le devenir de l’écrivaine.

Si le livre peut dérouter par sa pluralité formelle (récit autobiographique, descriptions, petites anecdotes de la banalité quotidienne et réflexions sur la condition féminine), il trouve néanmoins une unité plus secrète dans cette quête de l’écriture et du statut d’écrivaine.

A.V.

 

De parcourir le monde et d’y rôder, Grégory Le Floch, Christian Bourgois (Prix Décembre)

Un homme, dans la rue, ramasse une chose que le personnage ne parvient pas à décrire vraiment, mais qui va changer sa vie. On suit cet homme dans une pérégrination absurde, extraordinaire et jubilatoire, en Autriche, parmi des Arabes racistes en furie ; auprès de Shloma qu’il débarrasse de son bébé(!), dans ses rêves érotiques… Au retour de New-York, il devient un monstre qui fait des rencontres toutes plus étonnantes les unes que les autres (l’abattoir, la rencontre avec l’œil grand ouvert d’une vache, la femme vivante emprisonnée dans une valise…).

Ces histoires grotesques, extravagantes, surréalistes que l’on trouve parfois très drôles, qui nous dérangent, que l’on comprend mal aussi, ne sont pas sans rappeler Kafka bien-sûr (notamment la Métamorphose), mais aussi des univers comme celui de Vian ou encore d’Italo Calvino (Le baron perché) ; on pourrait y voir aussi l’empreinte d’un Rabelais ou d’un Voltaire. Peu à peu, au-delà du rire (libérateur ?) s’installe un malaise plus profond : derrière cet humour souvent très noir perce le portrait d’une humanité gangrenée de l’intérieur, comme la chose. Et nous ne disséquerons pas ici la place des notes, pseudo-savantes, qui elles aussi grignotent de plus en plus le récit dit principal.

A chacun d’interpréter cette « divagation » philosophique dans un monde submergé… par l’homme !

En tout cas, un livre troublant, dérangeant : une satire essentielle.

A.V.

 

Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon, Buffet-Chastel (Renaudot 2020)

Dans les années 50, dans le Lot, André a deux mères : la vraie, Gabrielle, à Paris qui vient de temps à autre dans la maison familiale à Figeac et sa tante, Hélène qui l’élève. Nous comprenons assez vite qui est le père puisque l’autrice nous fait passer d’une génération à l’autre, des années 20  au lycée d’Aurillac où Paul Lachalme sait  qu’il « ne deviendrait pas un héros », à l’enfance, puis l’adolescence d’André. Les deux univers s’entremêlent tout au long du roman, de Paris où se retrouve Paul à Figeac. Et s’il arrive qu’on se perde parfois dans cette saga familiale au milieu de l’évocation de tous ces personnages et surtout dans l’entrelacs des journées qui vont d’une époque à l’autre comme un effet de miroir d’une génération à l’autre, on finira par comprendre le secret familial, « la faille d’André Léoty » qui bien-sûr justifie le titre.

Ce roman d’une famille bourgeoise, ancrée dans un terroir et en partie « montée » à Paris nous touche par sa dimension historique dans la mesure où cette histoire ressemble à beaucoup d’autres ; mais surtout elle nous emporte par ses descriptions des paysages et des portraits, un lexique précis, une langue soignée, sensuelle, une évocation souvent touchante du passé.

A.V.

 

Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin, Babelio (Fémina lycéens)

Voici un premier roman qui vous poursuivra longtemps après en avoir terminé la lecture. Tragédie grecque contemporaine à la fois familiale et sociale.

Un veuf, cheminot à la SNCF, très impliqué dans le syndicalisme est confronté à une double épreuve : son fils aîné commet l’irréparable et, en toile de fond, l’effondrement industriel de sa région, à l’est de la France.

Les protagonistes réagissent avec dignité et détermination. Point d’apitoiement. Les phrases sont courtes, concises. Pas de superflu, mais tout est dit.

C’est une histoire qui se lit d’une traite. Bravo !

Elizabeth Salaün

 

Un crime sans importance, Irène Frain, Seuil (Prix interallié)

Une femme de 79 ans, à la lisière de la Beauce, dans un lotissement des années 60 encerclé par « la civilisation de la route » est retrouvée par son fils « massacrée ». Denise meurt après sept semaines. Irène, la sœur, prend en charge le récit et la quête de la vérité. Peu à peu, on remonte dans le passé de la famille, on découvre les liens qui unissaient les deux sœurs, le besoin qu’éprouve Irène de « briser le silence insupportable »

Ce livre, inspiré d’un fait divers, très autobiographique, se penche sur les lisières, « l’espace négatif de notre joli monde ». Au-delà de la dénonciation des lenteurs de la justice et des secrets propres à chaque existence, le livre offre avec pudeur une réflexion sur la vie, les rapports humains, les liens sororaux.

Des appréciations diverses dans le groupe : il semble que certaines lectrices soient restées sur leur faim, faute de fin narrative !

A.V.

 

Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, Babelio  (Prix de Flore)

L’histoire est racontée par un jeune garçon de 13 ans, Abad, qui est arrivé deux ans plus tôt de Beyrouth avec ses parents, qui ont atterri à Paris dans le quartier Barbès, avec vue sur le magasin Tati. Les parents travaillent et ce garçon, un peu livré à lui-même, va raconter sa vie dans cet univers cosmopolite : la fille d’en face, Batman, dont il tombe amoureux en la regardant depuis sa fenêtre ; les rencontres : Odette la voisine, qui le prend sous son aile, et lui fera découvrir et aimer les livres et la musique (un peu sa grand-mère de remplacement) ; Gervaise la jeune prostituée, avec qui il partage des moments de complicité au square ; les 3 copains d'école avec qui il fait les 400 coups, ce qui lui vaudra des séances chez la psy.:”la dame d’ouvrir dedans” (et plus tard un placement en famille d’accueil). Aussi ses difficultés à s’adapter à ce quartier : ”des murs qui semblent hurler sur toi quand tu passes devant”. Les souvenirs de son passé, les regrets qui sont toujours là. Il observe beaucoup en se disant : cela me servira plus tard… Tout au long du récit nous partageons son passage de l’enfance à la puberté (quand on passe de gosse à presque grand), avec son jargon plein d’humour, et ses expressions très imagées.

Josette Héland

 

Nature humaine, Serge Joncour, Flammarion, (Femina 2000)

Après une ouverture qui nous montre, dans une ferme du Lot, Alexandre seul dans sa ferme, fin décembre 99 en train de manipuler des sacs mystérieux, on revient à l’été 76, celui de la canicule, des manifestations contre les centrales nucléaires, le Larzac en ébullition, les « flics » à la poursuite des « gauchistes » ; L’histoire de trois générations de paysans (Alexandre, le dernier, se prépare à reprendre la ferme) se situe dans ce contexte. On va suivre surtout les aventures d’Alexandre dont le hasard des rencontres, notamment avec les activistes anti-nucléaires, va changer la vie. C’est par leur fréquentation qu’il va rencontrer Constance dont il va tomber éperdument amoureux, malgré toutes leurs différences. Ajoutez à cela des personnages atypiques ou bien typés, comme le vieux chevrier qui en sait plus qu’il ne parle, un monde paysan en peine transformation, le mystère des dalles enterrées et vous avez les ingrédients d’un roman à suspense qui vous tient en haleine de bout en bout.

Certes, Joncour fait du Joncour (en moins bien, ont glissé dans l’échange plusieurs petites voix), mais on retrouve ici tous les ingrédients de Chien-loup qui avait ravi notre lectorat. C’est d’abord un plaisir de lecture à déguster d’un trait. Les plus âgés d’entre nous auront plaisir à retrouver ces années parfois bouillonnantes de transformations (la course au fric, la fin des terres, la malbouffe, le développement galopant des autoroutes), les jeunes à découvrir ces questions dont nous ne sommes pas sortis. Personnellement, j’ai aimé ce roman dans la fibre écolo-politico romanesque qui fait souvent la patte de cet écrivain. Et on pourrait disserter sur le titre : faut-il le prendre au premier degré ou y voir une figure de style ?                           A.V

La grande épreuve, Etienne de Montety, Stock.(Grand prix de Rome ; Prix de l’Académie française)

« L'office est sur le point de se terminer. Le père Tellier vient de ranger le ciboire dans le tabernacle, il a vidé les burettes, nettoyé le calice et les coupes sur l'autel et s'apprête à gagner la sacristie quand Daoud Berteau et Hicham Boulaïd surgissent. Ils sont vêtus de djellabas. » (Extrait tiré du roman la grande épreuve d'Etienne de Montety)C’est le début d'un récit. Un couple sans histoire, Laure et François Berteau. Leur fils adoptif, David, adolescent qui s'interroge sur ses origines ; un flic Frédéric Nguyen ; Hicham, qui passe par la case "prison" ; des mauvaises rencontres, des influences religieuses. Une emprise croissante de la religion, et une radicalisation qui encadre une colère grandissante ; et c'est la tragédie entre des hommes que rien ne prédestinait à se rencontrer. Ses parents se trouvaient en vacances quand la radio relata ce fait divers et qu'ils l'apprirent, pétrifiés. C'est un récit qui nous concerne tous. Une violence peut surgir à tout moment. Ce récit est le résumé de la montée d'un intégrisme chez des individus qui n'auraient jamais dû en être victimes. C'est un récit accompagné d'une superbe écriture. A lire, à méditer …

M.A. Bénéteau

 

Le cœur synthétique, Chloé Delaume, Seuil (Médicis).

Adélaïde, 46 ans, passionnée de livres et de chaussures, se retrouve après son divorce dans « un capharnaüm » de 35 m². Comment vivre seule, sans amour ? Malgré un travail d’attachée de presse dans l’édition qu’elle aime et le stress des rentrées littéraires chez les Editions Séchard (sic), malgré quatre amies qui l’entourent, elle « entend sonner le glas de ses rêves de jeune fille ». Elle va connaître toutes les désillusions jusqu’à la rencontre d’hommes… La fin réglera la question, avec beaucoup d’ironie.

Ce petit roman, très inspiré par moments sur la vie d’une célibataire de plus de 40 ans, sur le monde du travail, la société, prend des allures de fable sur la fin, voire de réquisitoire. Plusieurs d’entre nous ont trouvé cet ouvrage très féminin, féministe même, mais aussi citadin pour tout dire parisien. Il n’en reste pas moins que le ton pince-sans-rire qui affleure sous la préciosité langagière et cette écriture à la mitraillette, mais musicale, cache mal une solitude qui appelle à la sollicitude du lecteur.

A.V.

L’anomalie, Hervé Letellier, Gallimard (Prix Goncourt).

Nous voilà en présence d’un ouvrage tout à fait particulier et qui m’a littéralement envoûtée, au point de l’acquérir pour pouvoir le relire plusieurs fois !

Mais, malgré cela, ai-je bien tout compris ? ça reste à voir !

On peut dire que c’est une fiction qui nous présente une situation tout à fait incroyable :

En mars 2021, un avion de ligne Paris-NY est pris dans une épouvantable tourmente au large de la Nouvelle Ecosse, un déchaînement des éléments jamais connu. Passagers et équipage sont certains de mourir, et puis brusquement un soleil éblouissant revient et ils peuvent atterrir à New York, sans trop de dégâts sur l’appareil.

Jusque-là, tout va bien n’est-ce pas ? Il n’y a pas de quoi en faire un livre !!!

Mais… nous revoilà à la tour de contrôle de JFK, avec les responsables qui viennent juste de recevoir un appel d’urgence d’un vol en provenance de Paris… nous sommes là en juin 2021, on demande au pilote tous les détails de son vol et tous les noms de l’équipage et des passagers. Le commandant de bord s’exécute sans comprendre ce qui se passe, au sol, c’est la panique… Même vol et mêmes passagers qu’en mars !  L’avion finit par se poser, avec les mêmes dégâts sur la carlingue que le précédent et les passagers sont accueillis dans un hangar Haute Sécurité.

Tous les Services de Sécurité des Etats-Unis sont en alerte !!! Qui est quoi, qui est où, qui est quand ? Que s’est-il passé !!!

L’auteur va sélectionner huit des passagers pour lesquels il va nous raconter, dans un joyeux mélange de chapitres tout-à-fait inextricable, leur vie passée, présente, future, on se perd un peu dans le labyrinthe du temps !!

C’est passionnant car on entre dans leur intimité, leurs désirs, leurs questionnements, c’est tout-à-fait bouleversant !

Les questions fusent, la science et la philosophie sont appelées à la rescousse, les réponses sont à la fois cocasses, truculentes, parfois effroyables, mais tout est toujours relié, ce qui fait qu’on ne peut pas lâcher ce livre avant la fin !!!

C’est une sorte de labyrinthe effrayant, mais pour ma part très attirant !

Un bémol cependant, … je n’ai toujours pas réussi à déchiffrer la dernière page !

Jacqueline Howe

 

Et en plus, une recommandation :

 

Ame Brisée. Akira MISUBAYASHI Prix des libraires 2020

Tokyo 1938. Conflit sino-japonais. Yu professeur d’anglais japonais répète au centre culturel un quatuor de Schubert avec 3 élèves chinois. Son fils, Reï 11 ans, assiste à la répétition brutalement interrompue par l’arrivée de 3 soldats. Le violon de Yu est brisé par l’un des soldats. Reï assiste à la scène dissimulée dans une armoire. Les 3 soldats embarquent les 4 musiciens. L’enfant échappe à la violence grâce au lieutenant qui lui remet le violon brisé ; Rey qui ne reverra jamais son père.

Le destin de l’enfant est lié à la reconstruction du violon saccagé ; c’est un roman au charme délicat sur la mémoire, l’amour, le déracinement, une ode à la musique face à la violence.

Colette Poulard

 

Université de pays : Espace-livres de Marthon 16380

André Vastel               : andrevastel@gmail.com (secrétaire-adjoint)

Danielle Croisard       : danielle.croisard@wanadoo.fr (trésorière)

 

Prix littéraires Automne 2020

 

- L’anomalie, Hervé Letellier, Gallimard (Goncourt)

- Histoire du fils, Marie-Hélène Lafon, Buchet Chastel (Renaudot)

- Nature humaine, Serge Joncourt, Flammarion (Fémina)

- Le cœur synthétique, Chloé Delaume, Seuil (Médicis)

- De parcourir le monde et d’y rôder, Grégory Le Floch, Christian-Bourgeois (Décembre)

- La grande épreuve, Etienne de Montety, Stock 5Académie Française)

- Un crime sans importance, Irène Frain, Seuil (Interallié)

- Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, La Martinière (Prix de Flore)

- Les Impatientes, Djaïli Amadou Amal, Colas Emmanuelle (Goncourt lycéens)

- Ce que je ne veux pas savoir, Deborah Levy , ED du sous-sol (Fémina Etranger)

- Ce qu’il faut de nuit, Laurent Petitmangin, Babelio (Fémina des lycéens)